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Lorsque j'étais procureur à Khoramâbâd, il y avait deux frères, tous deux négociants et très riches. L'un d'entre eux mourut, laissant derrière lui une veuve et cinq orphelins (quatre filles et un fils). L'autre frère maria les deux filles aînées à ses fils et prit la veuve pour épouse. Il restait donc deux filles et un fils mineurs et sans protection.
Chaque fois que j’étais muté à un nouveau poste, je traitais en priorité les affaires des orphelins. C’est ainsi que je pris connaissance de ce fameux dossier. Je remarquai que mes prédécesseurs avaient également examiné ce dossier, mais n’y avaient jamais donné suite. Je rouvris le dossier et convoquai le négociant, qui était par ailleurs très influent. Il vint me voir, tout en flatteries et en formules mielleuses du genre : « Je suis votre humble serviteur, votre ami sincère et dévoué, etc. » Il se montra très chaleureux et amical et dit : « Votre honneur, ce n’est pas la peine de perdre votre temps sur ce dossier, il n'y a rien à redire de la tutelle de votre serviteur. »
« Cela fait douze ans que vous n'avez pas fait état des comptes des mineurs qui sont sous votre tutelle » lui dis-je à mon tour.
« Mais c’est inutile, m’assura-t-il, la veuve de mon frère est maintenant ma femme et deux de ses filles sont mes brus ; les autres sont comme mes propres enfants. Mais soit, je vais obéir à vos ordres et je vous apporterai les comptes demain."
Lorsqu’il revint le lendemain, en fait de comptes, il posa sur mon bureau un imposant paquet rempli de billets de banque.
« Qu'est-ce que cela ? », demandai-je.
Il courba la tête et dit : « Votre honneur, ce n'est qu’un présent sans valeur... et il n'y a personne ici à part vous et moi. »
« Vous vous trompez, lui répondis-je, il y a quelqu'un d'autre, c'est Dieu. » Je compris ainsi pourquoi ce dossier était resté si longtemps au fond d’un tiroir. Quant au négociant, il frappa à toutes les portes, je reçus même un avertissement du ministère, mais je demeurai inflexible et continuai à exiger l’état des comptes des mineurs. En dernière extrémité, je l’avertis que s’il ne s’exécutait pas dans les vingt-quatre heures, je le ferais écrouer. Lorsqu'il comprit qu’il n’y avait pas d’autre issue, il demanda qu'on lui envoie des personnes impartiales pour examiner ses comptes. J'envoyai quatre clercs dignes de confiance. Il leur fallut un mois pour faire l’état des comptes. Le montant de la fortune [qu’il s’était constitué avec l’héritage de ces orphelins] était astronomique (et encore, n’avait été prise en compte que la petite partie qui avait pu être comptabilisée). Je lui retirai sur le champ la tutelle et restituai leurs biens aux mineurs. Quelle portion de leur héritage avait déjà été dépensée, Dieu seul le sait !
A mon sens, le responsable qui accepte des pots de vin pour abandonner une enquête commet une faute plus grave que ceux qui les donnent. [Paroles de Vérité, tome 1, 1927]
Dans la ville de Kermân, il y avait deux grandes familles très influentes, les D et les Z. A l’époque où j’étais président des tribunaux de cette province, les D furent les instigateurs d’un incendie qui ravagea le verger des Z. Une plainte fut déposée. Le juge d’instruction chargé de l’affaire accepta, moyennant un pot de vin de 24000 tomans de donner tort aux Z et il prononça une ordonnance de non-lieu en invoquant une prétendue insuffisance de preuve. Les Z firent appel et leur dossier se retrouva sur mon bureau. En le consultant, je trouvai la preuve évidente de leur bon droit et je fis aussitôt annuler l’ordonnance du juge d’instruction et rouvrir le dossier.
Le jour de l’audience, le palais fut investi de tant de membres revendicatifs et menaçants des deux clans que mes adjoints prirent peur... En conséquence, je décidai de mener moi-même les débats. [A l’issue de l’audience], considérant que l'atmosphère lourde et explosive n'était guère propice pour rendre un jugement, je mis le jugement en délibéré pour le lendemain.
Le soir même, un homme vint me trouver et me déclara : « Les D m'ont envoyé vous dire qu’ils ont versé 24000 tomans au juge d’instruction et qu’ils sont prêts à en verser le double pour que votre Honneur confirme la précédente ordonnance. Ils m’ont aussi chargé de vous prévenir que si vous rejetez cette proposition, ils ont non seulement des relations en haut lieu dans la hiérarchie du ministère de la justice, mais ils disposent aussi sur place de moyens plus radicaux ». Je répondis : "Dis-leur que je ne crains ni la hiérarchie, ni eux, ils peuvent faire ce qu’ils veulent, je rendrai le verdict que j’estime être juste ». Il se retira. Après lui ce furent des envoyés des Z qui vinrent me trouver pour me dire : « Nous avons appris ce que vous avez répondu aux D. Nous vous offrons une somme largement supérieure pour que vous rendiez un verdict juste ». A leur tour, je les congédiai.
J’appris par la suite que la gendarmerie, craignant pour ma sécurité, avait, sans que je le sache, placé autour de ma maison des gardes qui avaient veillé pendant toute la nuit.
Le lendemain, lorsque j’arrivai au tribunal, il y avait une foule immense et menaçante qui était là pour soutenir soit l’un soit l’autre des deux camps. Je rendis mon verdict et confirmai l’annulation de l’ordonnance du juge d’instruction sans que personne n’ait rien pu faire. Ils ne firent que déshonorer le juge d’instruction en lui réclamant [publiquement] le remboursement du pot de vin qu’ils lui avaient versé. [Paroles de Vérité, tome 1, 1933]
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