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Interview de Bahram Elahi La pensée d'Ostad Elahi La spiritualité naturelle Descartes et Ostad Elahi

De la spiritualité traditionnelle à la spiritualité naturelle.

Introduction

Est-il possible de vivre la spiritualité la plus exigeante dans le contexte de la vie sociale moderne, de la vivre sans se sentir tiraillé par le sentiment que ces deux là sont incompatibles et que développer l’un ne peut se faire qu’au détriment de l’autre ? A cet égard, le parcours spirituel d’Ostad Elahi est assez étonnant et édifiant. En 25 minutes, je ne pourrai qu’effleurer ce parcours et essayer de montrer comment à partir d’une éducation et d’une pratique spirituelle mystique soufie, il a établi les bases d’une démarche qui projette la quête du divin dans la modernité.
[...]

Quelques éléments de base du système spirituel d’Ostad Elahi

Si l'on voulait résumer en quelques mots le propos d'Ostad Elahi, on pourrait dire qu'il concerne avant tout "l'âme et sa quête de Vérité" : les sujets qu'il développe, qu'il s'agisse de questions métaphysiques, théologiques, ou ayant plus directement trait à la pratique spirituelle quotidienne, gravitent autour de cette idée centrale de la quête. Et cette quête, comme il le répète souvent, se ramène à quelques questions essentielles :

« Pour tout homme, la Vérité consiste à savoir qui il est, d'où il vient, ce qu'il doit faire et où il doit aller.... Lorsque cette quête est devenue le guide de sa conduite, qu’il l’a mise en pratique et qu’il a trouvé les réponses, alors il accède à la Vérité ».
Il ajoute : « L’essence de la connaissance spirituelle est que l’homme comprenne pourquoi il est venu à l’existence, quels sont ses devoirs en tant qu’existant et quel est son but ultime ». Et aussi : « Notre but doit être d'agir conformément aux principes divins pour arriver à la perfection ».

Essayons de mieux appréhender ce que peuvent être ce but et le cheminement qui y conduit. Commençons tout d’abord par un peu de cosmogonie spirituelle. D'après ce que l'on peut retirer des recherches d'Ostad Elahi, la création comporte de nombreux univers disposés sous la forme d’une succession de sphères concentriques, chaque sphère englobant entièrement la précédente, à la manière des différentes couches d’un oignon. Le premier de ces univers et le plus élevé, est l’univers métacausal. L’univers métacausal comme son nom l’indique est hors de toute causalité, et, par voie de conséquence, immatériel et infini. C’est l’univers de l’essence divine et des êtres qui ont atteint la perfection. La liberté, la connaissance, la conscience, y sont donc illimités et le bien être perpétuellement renouvelé. C’est le lieu de la proximité divine, et non du paradis décrit par toutes religions. Au centre, comme un point, se trouve la sphère causale. La sphère causale est constituée de mondes spirituels définitifs au centre desquels se trouve notre cosmos. Le cosmos, on le sait, est composé de plusieurs centaines de milliards de galaxies, la terre n’étant qu’un point infime de l’une de ces galaxies. Enfin, dans cette cosmogonie spirituelle, la terre est entourée par un monde spirituel — l’intermonde —, lui aussi immense et hiérarchisé, où l’on se rend obligatoirement et provisoirement lorsque nous quittons ce monde physique à la mort. Cette vision d’ensemble donne une petite idée à la fois de la place très relative que nous tenons dans la création et de l’ampleur gigantesque et actuellement inconcevable de notre finalité.
L’ensemble de la sphère causale est matériel mais d’une matière dont la subtilité croît à mesure que l’on se rapproche du monde métacausal. Ce n’est donc pas une continuité spatiale mais de subtilité matérielle et gravitationnelle qui existe entre ces différents mondes. Cela signifie d’une part que l’esprit est de nature matérielle, donc qu’il a une substance, et d’autre part que nous baignons dans des mondes spirituels immensément plus riches et plus complexes que seules les limitations de nos perceptions physiques nous empêchent de concevoir. Ces mondes tiennent et sont reliés entre eux grâce à une force d’attraction et de régulation exercée par le monde métacausal sur la sphère causale.

Pour finir ce rapide parcours, Ostad Elahi mentionne que toute la sphère causale, physique et spirituelle, est gérée par quelques grands principes, parmi lesquels la causalité (tout phénomène a une cause, tout effet doit passer par des moyens appropriés), le couple matière/forme, ou le principe du perfectionnement que nous allons à présent évoquer.

Revenons donc à notre terre. Ostad Elahi rappelle que notre condition humaine, bien qu'elle comporte ses propres défis et responsabilités spirituelles, fait nécessairement partie d'un processus de perfectionnement bien plus vaste et qui concerne l'ensemble de la création.
« Le perfectionnement qui va du minéral au végétal, du végétal à l'animal et de l'animal à l'homme (en tant qu’animal) est prédéterminé. Les minéraux, les végétaux et les animaux n’ont pas la faculté de raisonner et leur évolution se fait de façon naturelle et automatique. »
Toutes les créatures possèdent une essence vitale, une forme d’esprit, de la plus rudimentaire à la plus complexe. C’est l’accumulation et le perfectionnement des essences vitales de ces créatures qui, dans un plan de développement préétabli par le Créateur, engendre à chaque fois les essences vitales des créatures du niveau supérieur. Les corps matériels des créatures, du minéral à l’homme dans sa dimension animale, ne sont que les supports provisoires et momentanément nécessaires au perfectionnement de ces essences vitales.
Ceci est également valable pour l’être humain, si ce n’est que : « Le perfectionnement de l’homme obéit, lui, à des règles différentes (il n’est pas prédéterminé) car l’homme possède une âme céleste. Il est donc doué de raison et de libre arbitre et c’est par ses propres efforts qu’il peut parvenir à la perfection ».

Pour Ostad Elahi, « L'être humain possède une dimension visible et une dimension invisible ». Sa dimension visible est sa dimension physique, le corps biologique. Considéré dans sa dimension physique, l’homme n’est qu’un simple primate. Sa dimension invisible, en revanche, est exceptionnelle puisqu’elle est formée de deux éléments : l’âme céleste et l’âme terrestre. L’âme céleste, encore appelé esprit métacausal, vient directement de la Source divine. Individualisée, elle porte en elle "la parcelle Divine" et est le siège notamment du libre arbitre, de la raison et de la volonté transcendantes et d’un certain nombre de caractères et de facultés en potentiel. A sa création, dans un monde frontière entre l’univers métacausal et la sphère causale, l’âme céleste est pure mais ignorante et unipolaire. Cela signifie qu'elle ne peut pas se développer par elle-même. De la même façon que dans le monde physique, aucun mouvement ou action ne se produit si deux pôles opposés n’entrent pas en interaction, il manque à l’âme céleste un pôle opposé sans lequel elle demeure incomplète et inapte à s’engager dans le perfectionnement.
Ce pôle opposé est l’âme terrestre humaine, qui est le résultat du perfectionnement des essences vitales minérales, végétales et animales agrégées à un corps dans une combinaison unique et elle aussi individuelle. Cette âme terrestre assure les fonctions biologiques du corps, comme le fait l’essence vitale animale pour les autres animaux, et elle manifeste notamment tous les instincts, pacifiques et nuisibles, des animaux entrant dans sa composition.
Un point fondamental est que ces deux pôles opposés, ces deux âmes ont la même importance dans le processus de croissance spirituelle du soi. Pour donner une image, le développement du corps physique, on le sait, ne peut se passer ni du gamète mâle ni du gamète femelle et résulte de la fusion de ces deux là. Identiquement, la constitution de notre soi spirituel ne peut se passer ni de l’âme céleste, ni de l’âme terrestre et résulte de la fusion de ces deux âmes. L’analogie n’est pas anodine car quand on compare un corps humain adulte et accompli aux deux gamètes microscopiques dont il provient, cela donne une petite idée de ce que peut être une âme mature et accomplie, donc parfaite, relativement aux deux gamètes spirituels dont elle provient.
La rencontre et la combinaison de ces deux dimensions de notre âme céleste et de notre moi animal se manifeste au niveau conscient par ce qu’on appelle nos traits de caractères, qui sont on le sait aussi, uniques et d’une variété infinie. Pour Ostad Elahi, le corps n'est donc pas une sorte de piège duquel il faudrait chercher à s'évader. Bien au contraire, c'est justement cette combinaison complexe qui crée cette situation terrestre unique par laquelle l'âme céleste, en utilisant les instincts corporels, devient progressivement apte à apprendre et à se développer jusqu’à son plein épanouissement spirituel, jusqu’à sa conscience totale. Cet épanouissement nécessite généralement plusieurs voire de nombreuses étapes terrestres dans un processus de vies successives ascendantes dont Ostad Elahi définit précisément les caractéristiques mais dont la présentation dépasserait le cadre de cet exposé.

Que veut dire utiliser les instincts corporels pour se perfectionner spirituellement ? Pour atteindre la perfection, il est nécessaire de développer les facultés potentielles de l’âme céleste. Ce faisant, la substance de notre soi devient divine car ce n’est qu’à cette condition que l’union à Dieu se réalise. En gros, il s’agit de transmuer ce mélange complexe que constituent les caractères de notre soi, en vertus divines. Comment faire ? De même que le fœtus résultant de la fusion des deux gamètes se développe en métabolisant la nourriture qu’il reçoit, le soi spirituel fœtal que nous sommes, si on peut dire, se développe également en métabolisant une nourriture qui est elle de nature spirituelle. Selon Ostad Elahi, la nourriture adaptée à la nature de notre soi n’est autre que l’ensemble des principes divins fondamentaux et authentiques. Ce qui permet à notre soi spirituel de transformer cette nourriture spirituelle pour s’en nourrir et assurer sa croissance optimale, c’est la mise en pratique de ces principes.
De plus, il ne s’agit pas de pratiquer n’importe comment mais dans la seule intention de se rapprocher de Dieu. C'est ce que l'on appelle aussi l’intention métacausale, pure ou désintéressée ou encore la recherche du contentement divin à l’exclusion de toute autre intention ou but causal, qu’ils soient de nature matérielle ou spirituelle. Par exemple, pratiquer l’éthique dans le but d’atteindre le paradis ne transformera pas la substance de notre soi en substance divine car c’est un but, certes spirituel, mais causal. Car dans la dimension spirituelle comme dans la dimension physique, toute transformation de substance nécessite une source d’énergie et c’est cette intention pure qui nous permet de capter l’énergie divine nécessaire à la transformation progressive de la substance de notre soi en substance divine.
Quels sont ces principes divins fondamentaux authentiques ? Selon Ostad Elahi, « Tous les commandements divins se fondent sur ce seul principe : le respect des droits d’autrui » qui est aussi comme il le dit « La clé de voûte de la vie en ce monde ». Est-il nécessaire de dire que le respect des droits d’autrui, et les principes éthiques gravitant autour de cette notion, sont communs à toutes les religions révélées et toutes les sociétés humaines dignes de ce nom. Ce sont donc à nos devoirs d’être humain que nous sommes appelés par cette formule. Connaître ces devoirs, ce qui est déjà tout un programme, et les respecter dans le but désintéressé du contentement divin, c’est cela qui permet à notre soi de recevoir la nourriture adaptée à sa nature et l’énergie nécessaire à sa transformation afin de croître de manière optimale.

On voit donc qu’il y a un lien très étroit entre théorie et pratique dans le processus de croissance spirituelle, lien que résume la parole suivante :
"Plus l’homme parvient à s’éloigner des désirs et des passions de son âme terrestre et à se rapprocher des étapes et des sentiments d’un être humain au plein sens du terme, plus il devient parfait [...] « L’homme parfait » est celui qui agit envers les autres comme il aime qu’on agisse envers lui, et il s’oppose à ce qu’on fasse aux autres ce qu’il n’aime pas pour lui-même. Cela est facile à dire, mais ô combien difficile à mettre en pratique. [...] il doit se surveiller vingt-quatre heures sur vingt-quatre et être son propre juge ». « Un être humain digne de ce nom est celui qui se réjouit du bonheur des autres et compatit sincèrement à leur malheur ».

Ou encore : Lorsque l’homme réfléchit à son origine, à sa destination et aux raisons pour lesquelles il se trouve dans ce monde, il est à l’étape de la connaissance de soi. La condition sine qua non de la connaissance de soi est de devenir un véritable être humain, c'est à dire de vouloir pour les autres le bien que nous voulons pour nous mêmes. La mise en pratique de cette devise mène l'homme au point où toutes les qualités inhérentes à l'humanité émanent d'elles-mêmes de sa personne. Parvenir à la connaissance de soi est un préalable indispensable pour parvenir à la connaissance du Créateur. Et il rajoute : « Tu ne peux connaître Dieu qu’à la mesure de la parcelle divine qui est en toi. Mais en connaissant Dieu, tu connaîtras toute la création. »

Pour Ostad Elahi, la connaissance de ce soi est l’objet d’une véritable science avec ses propres lois objectives, science qu’il appelle médecine de l’âme. Or, quel est le meilleur laboratoire dans lequel les autres vont pouvoir être le pivot de la connaissance de nous-mêmes et de la progression spirituelle ? C’est la société. Une vie engagée dans la société est le meilleur auxiliaire de la connaissance de soi car, par les multiples contraintes, confrontations, choix qu’elle nous impose, elle joue le rôle de miroir de nous mêmes.
« Vivre à l’écart de la société n'est pas juste. Il faut vivre dans la société tout en se préservant [de ses méfaits]. Celui qui choisit l’isolement, en évitant les tentations et les épreuves qui découlent de la vie en société, et qui se dit vertueux se trompe. Ce qui compte, c'est d'être vertueux tout en vivant dans la société et en participant à la vie sociale. »

Son expérience l’amène donc à développer pour lui-même une démarche qu’on pourrait qualifier de spiritualité naturelle. Naturelle dans le sens où d’une part elle est conforme à la nature spirituelle de l’homme et d’autre part qu’elle se pratique dans le cadre de la vie de tous les jours, vie familiale et sociale normale.

On comprend peut-être mieux à présent que ce n’est pas sur un coup de tête qu’Ostad Elahi a décidé de rompre avec la spiritualité traditionnelle. Ayant expérimenté la vie contemplative et ascétique et en ayant perçu les limites, il a exprimé le fait que la véritable nourriture spirituelle permettant d’atteindre sa finalité divine était à trouver au cœur de la société, engagement qu’il résume ainsi : « Mes douze années d’ascèse ne valaient pas spirituellement une année passée dans la société.

Conclusion :

Ostad Elahi dit : « Que sont la piété, l’altruisme et l’amour pour Dieu, si ce n'est servir la société dans la mesure du possible. »
Servir la société, il a pour sa part tenté de le réaliser en définissant les caractéristiques de ce qui pourrait être une spiritualité contemporaine : entre d’un côté une morale simplement humaine dépourvue de référence spirituelle et d’un autre côté, la création de communautés religieuses fermées sur elles-mêmes, il définit, à partir d’une réflexion fondée sur une compréhension profonde de notre héritage religieux et la situation inédite du monde moderne, une voie tierce, une vision globale du patrimoine spirituel de l’humanité qui est aussi une voie de tolérance absolue : « Dans la "voie de la Vérité", dit-il, il n'y a pas de différence entre les hommes et les femmes, ni entre les races ou les religions. »

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